Divine Comédie
Description

Troisième nouvelle dans l'élan du groupe d'écriture, le thème du "feu" nous plonge brièvement dans le Japon de l'ère Tokugawa.

Shibazakura (nouvelle)

Le vent sifflait doucement au milieu des champs du village de Narusawa en cette matinée ensoleillée du mois de mai. Les fleurs aux nuances roses et améthyste ravissaient les yeux du jeune Atsuhito, offrant le plus beau des écrins au mont Fuji qui se dessinait au loin. Tout inspirait la quiétude et le silence n'était interrompu que par le son du bambou frappant la roche à intervalles régulières. Son regard se porta sur l'homme qui était face à lui, à seulement quelques mètres. Aussi calme que lui, il portait un chapeau conique de plantes séchées, un dogi beige ainsi qu'un hakama marron. Son visage était dur et sa barbe hirsute renforçait l'ébène de ses yeux. Face à lui, Atsuhito semblait plus serein, ses cheveux noirs et son propre hakama couleur cobalt flottant doucement sous la caresse du vent. L'homme au chapeau brisa finalement le silence :

- Es-tu certain de ta décision ?

Atsuhito sourit légèrement.

- Je me suis battu toute ma vie pour moi, et seulement moi. Jamais je n'ai suivi les ordres d'un empereur ou d'une cause. Aujourd'hui, c'est différent.

L'homme acquiesça d'un mouvement de la tête. Alors qu'ils portaient leurs mains avec lenteur et assurance vers leurs daishōs, Atsuhito sentit monter en lui un feu sacré qu'il n'avait jamais connu : Il embrasait son corps en partant du coeur, parcourant ses veines comme la foudre, sortant de ses pores comme s'il transpirait son propre ki. Les mains étaient sur les tsukas et les deux hommes avaient le regard dans le vide. Il ne fallait pas voir l'adversaire, il fallait voir le monde.

Ils inspirèrent. Lorsqu'ils eurent fini d'expirer, les lames sifflèrent hors des sayas dans un éclat lumineux. Le premier coup était porté, mais Atsuhito et son adversaire ne s'étaient pas touchés, ce qui était très rare. Ne se laissant pas décontenancer, ils changèrent leurs appuis avec légèreté, voltant en épousant le vent et leur propre inertie. C'est un ballet qui se déroulait, loin de ce que l'on pourrait s'imaginer d'un combat à mort : les deux hommes semblaient danser dans le soleil levant, les lames sifflant et leurs corps épousant leurs mouvements dans des esquives gracieuses et maîtrisées. Le duel semblait durer depuis une éternité mais il ne s'était passé que quelques dizaines de secondes quand il s'interrompit brutalement. L'homme au chapeau avait trouvé une faille dans la garde d'Atsuhito et son katana avait transpercé son flanc de part en part, lui tordant le visage de douleur. Il murmura :

- Pourquoi ? Tu aurais pu esquiver ce coup. Alors pourquoi ?

La main d'Atsuhito, tremblante, empêchait l'homme de se saisir de son wakizashi tandis que le sien était planté dans son ventre de l'autre main.

- Je n'aurais... jamais pu te battre... et il y a plus important que moi.

Les deux hommes s'écroulèrent au sol. Le jeune homme était allongé sur le dos et contemplait maintenant le ciel et ses nuages, poussés paresseusement par le vent. Il crut entendre quelqu'un crier son nom, mais le son était comme étouffé. Au-dessus de lui se tenait maintenant la ravissante Mirai, qui pleurait à chaudes larmes.

Sèche tes larmes, Mirai, car tu es l'avenir de ce monde.

Simon