Divine Comédie
Description

Voici la seconde nouvelle issue du groupe d'écriture et sur le thème de "l'air".

Æther (nouvelle)

Zwei admirait cette fresque sidérale : l'immense vaisseau-mère élancé se reflétait dans son casque noir et brillant, ouvrage d'une science qui lui était à tout jamais inconnue. Après avoir vérifié les systèmes furtifs de son chasseur personnel, il s'approcha de l'imposante structure sans crainte de se faire vaporiser par les canons ioniques. Plus la distance s'amenuisait entre lui et la coque, plus il pouvait observer cet étrange agencement : à la fois minéral et organique, il semblait répondre à un sens de la logique et de la symbolique aux antipodes de ce qu'il connaissait. Quoi qu'il en soit, son radar était formel et ce qu'il cherchait se trouvait bien sur ce vaisseau. Ajustant sa trajectoire avec doigté en orientant les propulseurs au degré près, il se posa avec douceur contre la coque avant d'activer les ancres magnétiques.

Maintenant qu'il était bien arrimé, il ouvrit le cockpit de son petit vaisseau et se rapprocha de l'accès le plus proche. Sa combinaison martiale le protégeait du vide spatial et des rayonnements de l'astre le plus proche, une géante bleue dont il ne connaissait pas le nom et qui ornait son armure de vifs reflets azurins. Zwei arriva pas après pas à une sorte de sas verrouillé et s'accroupit pour l'étudier. Il posa sa main contre la paroi qui frémit, comme s'il s'agissait d'une peau solide et souple. Des séquences holographiques de chiffres et de lettres commencèrent à défiler sur son avant-bras, puis les symboles se figèrent jusqu'à ce qu'une séquence stable ait été trouvée. A cet instant précis une pulsation passa entre sa main et le vaisseau, ce qui provoqua l'ouverture du sas. Aussi étrange que cela paraisse, les personnes qui avaient créé son enveloppe arrivaient à communiquer avec de nombreuses technologies inconnues, et ce sans même vraiment les comprendre. Se glissant à l'intérieur, Zwei dut avancer accroupi pendant de longues minutes avant d'arriver au bout du tunnel.

L'autre extrémité du boyau donnait sur un étrange couloir : tout autour de lui les matériaux utilisés avaient encore changé : ils semblaient maintenant tout à fait minéraux, presque translucides et des pulsations lumineuses les parcouraient en vagues dans les nervures prévues à cet effet. Si quelqu'un lui avait dit que les murs étaient sentients, il l'aurait volontiers cru. Zwei se mit en marche dans ces longs couloirs à la symétrie parfaite, vides de toute présence. Au bout de l'un d'eux, ce qui ressemblait à un ascenseur l'attendait. Se laissant guider par son instinct, il pénétra à l'intérieur et la plateforme descendit sans le moindre bruit ni accroc, comme flottant et sans le moindre frottement. Arrivé à destination, un couloir qui semblait fait de verre lui dévoila une myriade d'étoiles. Avançant de ce rythme imperturbable et tandis que l'immensité du vide l'entourant lui donnait une impression de liberté mêlée d'oppression, Zwei se demanda par quel miracle l'on pouvait voir l'espace de l'intérieur du vaisseau. Mais cette incohérence ne le détournerait pas de sa mission, aussi accéléra-t-il légèrement le pas.

Un autre sas totalement différent de celui qu'il avait ouvert à l'extérieur lui barrait la route. Posant sa main gauche sur le centre de la porte circulaire, il regarda défiler à nouveau les séquences de symboles holographiques, attendant patiemment qu'ils s'alignent. Mais ils ne le firent jamais. Après un temps qui lui parut interminable, ils défilaient toujours sans interruption, ne semblant pas trouver la moindre accroche. Zwei fit plusieurs tentatives puis décida de procéder autrement. Il se mit en position de combat, légèrement de côté avec un pied devant l'autre, puis arma son poing à la hanche. Le coup partit d'une rotation de la hanche, accéléré par les micro-propulseurs de la combinaison qui expulsaient une sorte de gaz à haute pression. Le coup frappa avec une puissance assourdissante, éclatant le sas, et Zwei fut aspiré à l'intérieur de la salle avec brutalité. Flottant au milieu des débris, il sut qu'il se trouvait dans un espace 0-G. L'absence de pression et de gravité avait créé un différentiel trop fort entre le couloir et cette antichambre, le propulsant à l'intérieur. Zwei avait eu de la chance que sa combinaison ne soit pas endommagée.

Après avoir visualisé la sortie, il activa certains propulseurs de sa combinaison et se dirigea en volant vers l'autre sas de la pièce. A quoi pouvait bien servir cet espace sphérique sans la moindre gravité ? Etait-ce pour s'entrainer ou pour un tout autre usage ? Une fois arrivé de l'autre côté, la porte s'ouvrit d'elle-même, puis se referma derrière lui avant que la suivante ne s'ouvre. Il ne devait plus être très loin, aussi vérifia-t-il son radar : ce qu'il cherchait se trouvait face à lui, légèrement sur la gauche. Après avoir emprunté quelques couloirs pulsants, il se retrouva dans une immense pièce pyramidale aux murs d'un blanc immaculé. Au centre, un autre humanoïde en armure spatiale de combat blanche était dos à lui, immobile. Si la technologie et le design utilisés pour son équipement semblaient différents, il savait qu'ils étaient faits de la même essence.

L'inconnu se retourna et il put voir son propre reflet dans le casque opaque, aussi lisse et réfléchissant que le sien. Dans un bruit strident de décompression, son ennemi se lança sur lui tout en activant ses propulseurs dorsaux au maximum. Zwei eut à peine le temps de l'esquiver et dut utiliser ses propres boosters latéraux pour ne pas se prendre le coup parfait esquissé par l'armure d'ivoire. Alors que l'étranger stoppait sa course pour repartir de plus belle, Zwei passa à l'offensive en lançant son pied dans un mouvement circulaire de la hanche. Quand il fut à mi-course, il activa ses réacteurs afin de lui donner un appui considérable. N'ayant pas le temps d'esquiver, l'anonyme nivéen bloqua de son avant-bras dans un bruit éclatant, avant de lancer son poing à nouveau vers le visage de Zwei. Les deux combattants étaient lancés à pleine puissance et à pleine vitesse, n'économisant pas la moindre parcelle de gaz et échangeant des coups d'une rare brutalité, endommageant en surface les armures. Ils savaient tous les deux qu'ils devaient finir le combat au plus tôt, aussi la joute s'intensifia encore, et dans un ultime assaut le mystérieux inconnu à l'armure éburnéenne lança une éblouissante feinte avec le creux de sa paume. Zwei laissa le coup le frapper au niveau du ventre, bloqua la main de son ennemi et asséna un uppercut fracassant à l'étranger. Le menton du casque blanc se fissura et le gaz expulsé par la faille fit partir son armure en sifflant à l'autre bout de la pièce. Après avoir ricoché dans un grand vacarme contre les murs et le sol, elle s'immobilisa et le silence revint.

Zwei se dirigea vers le centre de la pièce, mal en point. Cet affrontement lui avait trop coûté. Il s'agenouilla et posa la main sur le point central du sol, là où un étrange symbole était dessiné. Son avant-bras s'activa et les caractères holographiques se mirent à défiler jusqu'à trouver la bonne séquence, ce qui fit remonter un cylindre bleu phosphorescent de cinquante centimètres par quatre-vingt, où l'on pouvait lire "Æther". A sa base se trouvait un coussin anti-gravité, tandis qu'à son sommet différents embouts étaient disponibles. Prenant l'un d'eux, Zwei le ficha dans son armure au niveau du pli du coude, ce qui eut pour effet d'injecter un peu de gaz. Les mouvements de sa combinaison redevinrent instantanément fluides, et il se sentit beaucoup mieux. Le retour fut tout aussi calme que l'aller et il finit par ressortir sur la coque externe du vaisseau-mère, au niveau de son module personnel. Après avoir chargé la bonbonne d'Æther sur son véhicule, il reprit les commandes et se décrocha de la coque. Zwei orienta sa trajectoire, tapota des coordonnées et valida : l'espace-temps se déforma autour de lui et un battement de cils plus tard, son hyper-saut se termina face à un croiseur interstellaire de classe A, le Vorreiter.

Bien différent de celui qu'il venait de quitter, ce vaisseau était d'une structure beaucoup plus classique, toute en lignes droites et angles cassants. Alors qu'il s'approchait tout en désactivant son camouflage, le voyant des communications s'éclaira et il entendit la voix familière de l'intelligence artificielle du Vorreiter :

- Guten tag, Zwei, ici Angelika ! Contente de voir que votre mission s'est bien déroulée. Je vous déverrouille l'accès au hangar principal.

Instantanément, les boucliers se désactivèrent et le chasseur atterrit en douceur sur la piste. Personne ne l'attendait aujourd'hui encore, aussi commença-t-il à décharger sans plus attendre. Poussant la bonbonne anti-gravité, il passa tout d'abord par la cantine dans laquelle moisissaient les reliquats du dernier repas. Puis il traversa les quartiers d'habitation où les couchettes vides donnaient un air sinistre au lieu. Ses pas résonnaient dans le silence alors qu'il arrivait à une énorme porte blindée surmontée d'un voyant rouge, sur laquelle on pouvait lire "Æther".

- Un instant, je vous donne l'accès, le prévint Angelika.

Alors que la voix venait de briser le silence, le voyant passa au vert et il put pousser le cylindre à l'intérieur jusqu'à un panneau mural recouvert de valves. Zwei déroula l'embout de la bonbonne et le brancha sur l'emplacement "Réserve générale". En quelques minutes, le contenu luminescent se vida intégralement et il rangea le récipient dans un coin de la pièce prévu à cet effet. Il s'approcha alors d'une autre valve située entre "Eins" et "Drei", nommé "Zwei", et s'y relia par le pli du coude. Un moment passa, puis l'armure s'écroula au sol, inerte. Deux bras mécaniques se détachèrent du mur pour la placer au fond de la pièce, avec les autres.

- Rangement de la ressource Zwei terminé. Prochaine mission cyclique pour cette unité dans quarante jours.

La voix d'Angelika s'éteignit et le croiseur retomba dans son silence de mort.

Simon