Divine Comédie
Description

Avec un groupe d'amis, nous nous sommes lancés dans l'écriture de nouvelles sur un thème commun et dans un temps limité. Voici donc la première de la série, sur "l'eau".

Pyroclaste (nouvelle)

Dans le clair-obscur de son appartement vétuste, Satoshi essayait de rester immobile. La gorge sèche et l'estomac serré, il savait qu'il devait sortir mais cette pensée le terrifiait. La chaleur moite de sa chambre était un véritable cocon protecteur et il savait la chance qu'il avait. De lourds rideaux recouvraient les fenêtres et de rares rais de lumière filtraient. Assis dans son lit, dos au mur, il regardait dans le vague et rassemblait son courage. Quand il se leva enfin, il vacilla et se rattrapa de justesse à un meuble branlant, faisant tomber son holo-réveil. Satoshi entreprit d'ouvrir son unique placard dans un grincement sinistre, puis fouilla dans ses affaires avec une lenteur méthodique. Il en dénicha une grande cape poussiéreuse couleur ocre dans laquelle il s'emmitoufla, puis il lassa ses vieilles chaussures. Après avoir poussé la porte de son appartement qui ne fermait plus depuis longtemps, il entreprit de descendre les escaliers de son immeuble, pas à pas, jusqu'à la sortie du bâtiment. Chaque palier était dans un état pitoyable, les habitants de l'immeuble jetant en vrac ordures ménagères et mobilier cassé. L'ascenseur était toujours bloqué entre le rez-de-chaussée et le premier étage, les grilles explosées, sûrement pour permettre aux derniers utilisateurs bloqués de s'en extirper.

Une fois dans le hall, il se recouvrit la tête afin que rien ne dépasse puis poussa la lourde porte principale. La fournaise l'embrasa immédiatement, et l'intense douleur qu'il sentit sur sa main le fit se recroqueviller dans son amas de tissu. La lumière l'aveuglait complètement et il lui fallut de longues minutes pour arriver à ouvrir les yeux, même à travers le tissu. Dehors la température diurne n'était plus supportable depuis longtemps, mais la nuit on pouvait faire de très mauvaises rencontres. Satoshi se mit en marche au milieu des bourrasques de poussière, écrasé par le rayonnement astral, tandis que son corps menaçait de lui faire défaut à tout moment. Il essayait de profiter de l'ombre salvatrice des bâtiments en ruine mais devait parfois contourner les carcasses rouillées de véhicules lui barrant la route.

Il ne croisa pas âme qui vive avant d'arriver au Cratère, qui s'étendait à perte de vue telle une gigantesque anomalie. Ce dernier s'enfonçait beaucoup plus bas que le niveau de la ville et les innombrables ossatures corrodées qui s'y entassaient avaient quelque chose d'étrange : certains anciens les appelaient "bateaux" et selon la légende ils ne se déplaçaient pas sur terre mais sur l'onde. Le jeune homme avait beaucoup de mal à croire à ces histoires, mais ces monstres oxydés étaient bel et bien là, colosses écrasant son manque de foi. Satoshi se mit en quête de l'un d'eux : l'Olympia Spirit.

Arrivé dans l'ombre du géant, il pénétra dans ses coursives rongées jusqu'à l'os et rencontra ses premiers habitants. Vieillards ou jeunes atoniques portant des iroquois ou de longs cheveux sales, ils étaient tous dans un état aussi lamentable que le sien. Continuant sa route, il finit par arriver à sa destination, le marchand Hayato. Entouré de deux brutes épaisses habillées de tissus de récupération et de cuir, il tenait une petite boutique de troc que l'on pourrait qualifier de marché noir si l'économie ne s'était pas effondrée. Le crâne rasé et portant un bouc relativement bien taillé, l'homme semblait avoir la cinquantaine. Il lui fit signe d'avancer, aussi Satoshi s'exécuta tout en découvrant son visage émacié.

- Tu cherches quelque chose en particulier ? lui demanda Hayato en levant un sourcil intéressé.

- J'aimerais vous troquer un peu d'eau.

L'homme prit une mine pensive, puis répondit :

- Combien de bouteilles ?

- Quatre, répondit simplement le jeune homme.

- As-tu de quoi payer ?

Satoshi fouilla dans ses haillons et sortit un paquet de cigarettes qu'il avait gardé pour ce genre d'occasion. Les yeux du marchand se mirent à briller car il n'avait pas souvent l'opportunité de mettre la main sur ce genre de marchandise.

- Très bien.

Il se retourna, fouilla quelques instants dans son fourbi et en ressortit quatre bouteilles en plastique remplies du précieux liquide. Le jeune homme déglutit à leur vue. Après avoir procédé à l'échange, Satoshi repartit chargé de ce précieux trésor qu'il camoufla afin de ne pas attirer le regard. Il pourra boire cette fois encore, mais pour combien de temps ?

Après être sorti de l'Olympia Spirit, il commença l'ascension vers le haut du Cratère. Ses pas s'enfonçaient dans le sable, et une désagréable sensation lui picota la nuque. Alors qu'il longeait les bateaux, plusieurs silhouettes profitèrent d'un nuage de sable pour se détacher des ombres et s'avancer vers lui. Satoshi fit mine de les éviter en changeant de direction, mais ils firent de même. Paniqué, le jeune homme commença à courir et ses poursuivants accélérèrent aussi. Son cœur battait à lui déchirer la poitrine, sa gorge sèche n'était plus qu'une vive douleur et il finit par glisser dans le sable et tomber face contre terre. Il n'avait plus la force de se relever. Les silhouettes qui l'avaient rattrapé le fouillèrent et le dépouillèrent de son eau avant de s'enfuir, le laissant allongé dans ce désert tandis que le soleil brûlant riffaudait son corps.

Satoshi se réveilla brusquement en sursaut. Son réveil-thermostat indiquait trente-quatre degrés et l'air était lourd et moite. Il repoussa le drap de son lit et se leva dans son petit appartement d'étudiant. S'approchant de la fenêtre, il poussa le rideau et contempla la baie de Tokyo qui était d'un bleu éclatant en cette matinée d'été. Après avoir branché son ventilateur bon marché, il ouvrit une canette de soda fraiche avant d'allumer la radio :

- Aujourd'hui, pic de canicule dans les zones de Tokyo, Funabashi et Chiba. Evitez de sortir et hydratez-vous bien. Et maintenant les résultats sportifs...

Le jeune homme coupa la radio. Tout ceci n'était heureusement qu'un cauchemar de chaude nuit d'été.

Simon